Mai 1921, le mois à l’origine des Brevets Randonneurs

L’Audax Club Parisien remercie Alain BOUCHET des CT Châtelleraudais pour le patient travail d’historien auquel il s’est livré, afin d’expliquer en quoi ce mois de mai 1921 fut important pour l’ACP.

Avec le mois de mai, le confinement en vigueur dans le cadre de la lutte contre le coronavirus a été allégé et il nous est désormais possible d’aller librement au delà des 10km les plus proches de notre domicile qui s’imposaient à nous au début du mois. Nous pouvons à nouveau allonger nos sorties pour redécouvrir des paysages plus lointains et, espérer dans quelques temps participer à nouveau à des randonnées, à des brevets…
Voici l’occasion de se rappeler que les brevets de randonneurs ont été créés en 1921, et qu’il y a juste cent ans, pendant le mois de mai, se sont produits les événements qui ont agi comme un catalyseur pour provoquer leur naissance.
Remontons le temps pour voir ce qui s’est passé grâce aux articles de journaux de mai 1921 (consultables sur le site internet de la Bibliothèque Nationale de France), aux écrits de personnes qui ont vécu cette époque (Gaston Clément et Maurice Maitre [ce dernier, cité dans un article d’André Rabault]) et d’historiens du cyclotourisme (Bernard Déon, Roland Sauvaget et Raymond Henry).
L’histoire aurait débuté le dimanche premier mai, lors du « championnat de la bicyclette polymultipliée », un concours de machines réservé aux bicyclettes équipées d’un changement de vitesse, d’où le terme polymultipliée utilisé à l’époque pour dire qu’elles disposaient de plusieurs développements. Ce type de manifestation était apprécié par Vélocio qui leur réservait une large part dans sa revue Le Cycliste. Par contre, Henri Desgrange détestait le changement de vitesse, et cet accessoire sera interdit sur le Tour de France pendant de nombreuses années.
Commençons par retrouver quelques personnages clés de ces événements.

Quelques-uns des principaux protagonistes

A gauche : Henri Desgrange (directeur de L’Auto ; timbre-poste personnalisé édité en 2013 par Jacques Lablaine).
Au centre : Alphonse Steinès (journaliste à L’Écho des Sports, membre d’honneur de l’A.C.P.) et Victor Breyer (directeur de L’Écho des Sports) ; photo prise en 1932 lors du Circuit de France organisé par le T.C.F. (photo provenant des archives d’Alphonse Steinès.).
A droite : Gaston Clément (ancien vice-président de l’A.C.P.), photo prise (par Marcel Prat) en 1922 à la Semaine d’Auvergne organisée par le T.C.F.


En avril 1904, Henri Desgrange, directeur du journal L’Auto, a créé en France les brevets d’Audax sur le modèle des Audax Italiens, mouvement initié en 1897 par Vito Pardo. Ces brevets, longs de 200 km, se déroulent sous la conduite de capitaines de route qui assurent un rythme régulier au peloton. Desgrange a confié l’organisation de ces brevets à l’Audax Club Parisien (A.C.P.), club qui a vu le jour en novembre 1904. Indépendamment de Desgrange, l’A.C.P. a ensuite mis sur pied des raids de 300 km (1906) et 400 km (1908) pouvant se dérouler sans capitaine de route.
En 1913 et 1914, la revue « Le Cyclotouriste » (créée par Louis Roudaire, ancien président de l’A.C.P.) organise avec le concours de l’A.C.P. et de son président, Paul Leclerq, les deux premières éditions du « championnat de la bicyclette polymultipliée ». La revue « Le Cyclotouriste » ayant disparu en raison de la première guerre mondiale, en 1921, le journal L’Écho des Sports reprend l’organisation du championnat avec le patronage du Touring Club de France (T.C.F.).
L’Écho des Sports, journal concurrent de L’Auto, a pour directeur Victor Breyer, qui a travaillé auparavant pour divers journaux (dont Le Vélo, La Vie au Grand Air et L’Auto). Bien qu’anciens collaborateurs, c’est peu dire que Breyer et Desgrange ne s’apprécient pas… Pour l’anecdote, les locaux des deux journaux se font face, aux n° 10 (L’Auto) et au n°13 (L’Écho des Sports) du Faubourg Montmartre (N.B. : en 1921, l’entête de L’Auto indique rue du Faubourg-Montmartre). Pour l’anecdote, les locaux du n°13 appartiennent également au propriétaire de L’Auto, Victor Goddet (père de Jacques Goddet) qui les loue à son concurrent…
Comme avant guerre, pour la troisième édition du « championnat de la bicyclette polymultipliée », l’A.C.P. prête son concours au journal organisateur. L’un des acépistes les plus engagés est Gaston Clément, ancien vice-président de l’A.C.P., membre du conseil d’administration du T.C.F. (et futur président de la F.F.S.C., première fédération de cyclotourisme, lors de sa création en 1923) ; il est cité par L’Écho des Sports du 30 avril comme étant notamment responsable de la surveillance du circuit.
Sur le terrain, le principal collaborateur du journal organisateur est Alphonse Steinès (membre d’honneur de l’A.C.P.). C’est un ancien journaliste du Vélo et de L’Auto passé chez le concurrent. Lorsqu’il travaillait pour L’Auto, il a profondément influencé les parcours du Tour de France. Courant juin 1910, il a reconnu le col du Tourmalet à pied, dans la neige, pour vérifier s’il était possible que les coureurs du Tour de France le franchissent un mois plus tard ; avec Victor Breyer (qui assurait l’intérim de Desgrange à la tête du Tour 1910), il a recueilli les paroles accusatrices d’Octave Lapize au sujet de l’étape Bagnères de Luchon-Bayonne qui franchissait pour la première fois les cols de Peyresourde, d’Aspin, du Tourmalet puis de l’Aubisque : « Vous êtes des criminels ! ». En 1921, comme Gaston Clément, Alphonse Steinès est aussi très impliqué au T.C.F..

Le 1er mai 1921, le critérium de la Polymultipliée

Dans l’En-Cycle-Opédie de Jean Durry, Philippe Marre définissait ainsi cette épreuve : « Créée en 1913, la Polymultipliée de Chanteloup-les-Vignes était une manifestation bien à part, fête et démonstration de la bicyclette. Si l’épreuve des coureurs professionnels en était le clou, elle comportait un salon du cycle d’un jour ainsi que les compétitions des « cyclos » seuls ou en tandem. »
Certains d’entre nous se rappellent d’une course pour professionnels aujourd’hui disparue dénommée la Poly, course avant tout destinée aux grimpeurs et qui s’est longtemps déroulée à Chanteloup-les-Vignes. A l’origine, cette épreuve a été créée par des cyclotouristes pour tester les machines et surtout les différents modèles de changements de vitesse (polymultiplication) (dérailleurs ou changements dans le moyeu notamment) dont les vélos des participants devaient obligatoirement être équipés. En 1913, 1914 et 1921, quelques coureurs professionnels participent avec les cyclos ; ils sont tous intégrés dans le même classement.
L’Écho des Sports du 30 avril 1921 détaille l’organisation de la journée ainsi que le règlement, notamment en ce qui concerne le contrôle des machines avant le départ et après l’arrivée et annonce des pénalités en temps en cas d’avarie (matériel cassé, écrous desserrés, etc… avec barème selon l’appréciation du jury). Si une pièce essentielle comme le changement de vitesse (objet principal du critérium) est brisé ou ne fonctionne plus, la machine et le concurrent sont disqualifiés. La tenue de coureur est interdite ; le participant doit revêtir une tenue de touriste qui comprend chemise à manches longues et veston obligatoires (le veston, s’il n’est pas porté, doit faire partie du paquetage emporté sur le vélo). Le parcours : 10 boucles de 10,3 km avec la côte d’Andrésy à Chanteloup, puis la montée sur le plateau de l’Hautil suivie d’une descente qualifiée de mauvaise, dans un petit chemin creux (il faut tester durement le matériel !). Au total, 103 km, dont 33 km en montée (entre 6 et 14%) pour une élévation de plus de 1500m, 29 km de descente et 41 km de plat, et un délai maximum de 6 heures.
Pas d’assistance ; en cas d’avarie, le concurrent répare seul. A l’arrivée, le vélo est déposé dans un parc fermé où il est examiné sous toutes les coutures par le jury. Le public peut assister à ces opérations de contrôle.
L’Écho des Sports donne également la liste des officiels : membres du jury, chronométreurs, responsables du pointage, commissaires et contrôleurs. Au moins un tiers des noms cités sont des membres de l’A.C.P..
Le premier mai, sur trente-deux participants au départ, seuls seize terminent dans les délais. Le dix-septième est hors délai pour trois minutes et tous les autres ont abandonné.
Quelques photos ont traversé ce siècle et nous permettent de visualiser ce que fut cette journée du 1er mai 1921.

Voici le « coin des officiels », sur la ligne d’arrivée. Parmi eux, se trouve Alphonse Steinès, journaliste à L’Écho des Sports (sous le repère bleu), et très probablement des membres de l’A.C.P. (qui restent à identifier !). Photo provenant des archives d’Alphonse Steinès.
A gauche : Jules Dubois, 60 ans moins 4 jours, ancien professionnel (deuxième de la liste des détenteurs du Record de l’Heure où il succède à Henri Desgrange le 31 octobre 1894) devenu cyclotouriste (le 24 avril 1904, il a obtenu le brevet d’Audax n°31 en officiant comme capitaine de route avec Charles Stourm). Vétéran de l’épreuve, il se classe 12e.
A droite : dans la « mauvaise descente », Georges Habert, professionnel de 1913 à 1923 ; sa victoire à la Polymultipliée de 1921 est la principale performance de sa carrière. Gaston Clément signale que le T.C.F. a financé la remise en état de la route, notamment dans la descente…
Photos Maurice Maitre (A.C.P.). Maitre, membre du jury, a pu parcourir le circuit pendant l’épreuve et y prendre quelques photos représentatives.
A gauche : le tandem Antoine Martin et Gorand (identifié grâce à l’ombre des 2 cyclistes, classé 10e) passe au point de ravitaillement. Clément précise que « Gorand, blessé de guerre, ne disposait que d’un bras ».
Au centre : le parc à vélos après l’arrivée : au premier plan, les bicyclettes n°25 (Géo Bimbenet, classé 3e) et n°8 (Vallet, classé 4e, peut-être pénalisé en temps en raison de son pneu arrière crevé). Toutes les machines sont rangées par ordre d’arrivée en vue du contrôle.
A droite : le contrôle du bon fonctionnement du tandem sous le regard de spectateurs intéressés.
Photos Marcel Prat (A.C.P.), sur plaques de verre. Prat était (avec Maitre, Vallet, de Boubers, etc…) un des photographes organisateurs des séances de projection de l’A.C.P.

L’Auto a annoncé le Championnat de la Polymultipliée en une dizaine de lignes le 1er mai, puis le lendemain, en a donné les résultats et commentaires sur une seule colonne, sur une demi-page de haut. En détaillant l’article, on voit qu’elle cite Le Cyclotouriste de 1913-1914, mais pas un mot sur le journal organisateur en 1921, un rival, ni sur l’aide de l’A.C.P.. Le prénom de Georges Habert est transformé en Louis : simple erreur ou coquille volontaire, comme le pratiquait parfois Desgrange ? Sur la même page, dans un articulet de neuf lignes, sont annoncées la randonnée de 300 km des 21 et 22 mai (avec inscription auprès d’André de Boubers, au siège de l’A.C.P., lors des réunions du jeudi) et le vendredi 6 mai, au café-bar du Châtelet, 4 rue Saint-Denis, la distribution des insignes et diplômes du 200 km Audax réalisé le 10 avril. Sur le papier, le 2 mai, il n’y a donc pas de problème apparent avec l’A.C.P..

Pourtant, dans cette semaine du 2 au 6 mai, la direction de L’Auto interdit à l’A.C.P. (par l’intermédiaire d’André de Boubers, alors vice-président) de poursuivre toute collaboration avec L’Écho des Sports. D’où une protestation du comité de l’A.C.P. qui défend l’indépendance de l’A.C.P. vis-à-vis de toute influence extérieure et qui présente la collaboration à l’organisation du Championnat de la Polymultipliée comme la suite naturelle de ce qui s’était fait en 1913 et 1914.
Les 8 et 12 mai 1921, deux articles dans L’Auto…
La réponse de L’Auto arrive le dimanche 8 mai, sous la forme d’un court article annonçant que le journal organisera lui-même les futures sorties d’Audax cyclistes de 200, 300 et 400 km. Aucune explication à cette décision. En outre, il est précisé que les femmes ne seront plus admises dans les organisations Audax de L’Auto…
Le 12 mai 1921, un second article de L’Auto avertit les hôteliers que, dans le cadre d’une sorties d’Audax cycliste, il ne faudra rien accepter (notamment un paiement susceptible d’être facturé ultérieurement au journal) qui ne fut signé de la main du directeur du journal. Gaston Clément ironisera plus tard sur le sujet en rappelant que « L’Auto n’a jamais payé le plus petit centime à un hôtelier » et que cet article « fut la seule récompense de l’A.C.P. pour sa longue et loyale collaboration ».
Le 14 mai, L’Écho des Sports annonce que, « pour des raisons indépendantes de sa volonté », l’A.C.P. ne pourra pas organiser la randonnée de 300 km prévue les 21 et 22 mai et remboursera les inscriptions. Le 300 km est reporté à une date ultérieure qui reste à fixer.
Le 17 mai, L’Écho des Sports publie un article où il s’offusque de la décision autocratique du directeur de L’Auto (sans nommer ni Desgrange, ni le journal, évidemment) vis-à-vis de l’A.C.P., « excommunié du sein des Audax français ».
Le 22 mai 1921, L’Auto organise sa première sortie d’Audax de 200 km. La veille, l’A.C.P. a fait passer dans plusieurs journaux (dont L’Écho des Sports), un article expliquant les faits et souhaitant prospérité aux Audax.
Une délégation de l’A.C.P. participa symboliquement au début de cette première sortie organisée par L’Auto. Ultérieurement, des membres de l’A.C.P. prirent à nouveau part aux sorties d’Audax.

Dans les années 1970, de nouvelles interprétations


Bernard Déon a consacré un chapitre de quatorze pages à la rupture entre l’A.C.P. et L’Auto dans son livre de 2006.

Pour lui, les articles parus dans la presse de 1921 ne donnent pas toutes les informations concernant le déroulement des événements.
A partir de témoignages recueillis dans les années 1960 auprès de personnes ayant vécu les événements, Déon présente une version différente des faits ayant entraîné la rupture. Pour lui, la participation de l’A.C.P. à l’organisation du critérium de la Polymultipliée est au plus un élément déclencheur de la réaction de Desgrange, mais pas le point de départ car l’origine de la crise entre l’A.C.P. et L’Auto est plus ancienne. Les raids de 300 et 400 km organisés par l’A.C.P. sont organisés sans capitaine de route, donc à allure libre ; depuis quelques temps, certaines de ces sorties deviennent des courses, ce qui ne plaît pas à Desgrange qui veut séparer nettement tourisme et compétition dans les organisations cyclistes qu’il contrôle. La sortie d’Audax de 200 km réalisée le 10 avril a elle aussi subi cette évolution ; les capitaines de route ont abandonné une partie du peloton en difficulté et la sortie a dégénéré. Deux participants, Raphaël Boutin et Marcel Allavéna, ont alors remplacé au pied levé les capitaines de route officiels pour tenter de regrouper le peloton dispersé et regagner l’arrivée sans trop d’abandons.
Le déroulement de cette sortie du 10 avril serait le maximum que pouvait tolérer Desgrange sans réagir, d’où l’interdiction faite à l’A.C.P. de renouveler toute collaboration avec L’Écho des Sports, après la Polymultipliée…


Début 1921, les membres de l’A.C.P. n’ont pas tous la même vision des choses ; dans le club, certains voudraient voir la formule évoluer vers des sorties à allure libre alors que d’autres préfèrent conserver la formule Audax traditionnelle. Le 10 avril, les capitaines de route ont privilégié la première version, d’où le courroux de Desgrange. Bernard Déon présente le reste du mois d’avril et le mois de mai comme une période de négociations, Raphaël Boutin jouant l’intermédiaire entre l’A.C.P. et Desgrange.
Si le 2 mai, Desgrange a accepté la publication de l’annonce de la randonnée de 300 km des 21 et 22 mai organisée par l’A.C.P., c’est qu’il pensait ne pas avoir à se déjuger ultérieurement dans son propre journal, sinon il n’aurait pas pris le risque de s’exposer à un échec…
Le 2 mai, il est également annoncé que le vendredi 6 mai en soirée, aura lieu la distribution des insignes et diplômes du 200 km réalisé le 10 avril. Lors de cette soirée, s’est-il passé quelque chose suite à la réponse de l’A.C.P. ? Des remarques ou des critiques ? Entre quels protagonistes ? Avec ou sans témoin ? en tout cas sans trace écrite ni récit… Peut-être une étincelle qui a provoqué l’article du 8 mai (il était alors trop tard pour imprimer quelque chose dès le samedi 7 mai). Bien que jamais évoquée, mais située juste avant le 8 mai, cette soirée du 6 mai a peut-être joué un rôle dans la publication des articles des 8 et 12 mai…
Le 22 mai 1921, se déroule la sortie de 200 km prévue par L’Auto, Raphaël Boutin étant un des capitaines de route désignés par Desgrange. Sortie à laquelle participa la délégation de l’A.C.P.
Le 14 juillet, Boutin envisage la formation de « l’Union des Audax », club où il souhaite regrouper toutes les disciplines Audax. Mais il ne peut y parvenir et en 1923, ce club devient l’Union des Audax Cyclistes Parisiens (U.A.C.P., qui deviendra l’U.A.F. en 1956).
Fin 1921, le calendrier 1922 est établi en commun, Randonneurs et Audax, pour choisir des dates de sorties différentes et permettre aux candidats qui le désirent de participer aux deux organisations. Entre les cyclotouristes des deux sociétés, c’est le début d’une bonne entente pérennisée depuis déjà un siècle. Il a suffi pour cela de se tenir à l’écart des querelles entre les directeurs de journaux…

Deux journalistes sportifs apportent un complément d’information

Tout en admettant que ce soit « bien dans la ligne de conduite de Desgrange », Bernard Déon s’est néanmoins demandé pourquoi Desgrange n’avait jamais motivé sa décision publiée le 8 mai par L’Auto.
Les écrits de deux journalistes sportifs apportent un élément de réponse, partiel mais plausible, à cette interrogation. Ils décrivent le comportement habituel des deux directeurs, et par conséquent ce qui en ressort dans leurs journaux. C’est son comportement habituel que Desgrange a reproduit avec l’A.C.P., d’autant que pour Desgrange (comme pour Breyer), le cas des Audax n’était vraisemblablement qu’une péripétie de plus dans le cadre de leur lutte qui devait durer encore une bonne décennie.
Gaston Meyer, journaliste spécialiste de l’athlétisme, ayant travaillé à L’Écho des Sports en 1931, puis à L’Auto à partir de 1933, connaissant donc les deux journaux de l’intérieur, a écrit : « L’Écho des Sports périt d’avoir voulu se faire, comme la grenouille de la fable, aussi gros que le bœuf Auto qu’il raillait avec esprit, chaque jour à longueur de colonnes, sans d’ailleurs s’attirer la moindre réplique. Pour L’Auto, le « voisin d’en face » n’a jamais existé. ». Ceci peut expliquer de manière plausible l’absence de justification et même de réponse aux réclamations de l’A.C.P. : ne répondant jamais au journal adverse, il appliquait la même méthode avec le club collaborateur. Le silence était la seule réponse de Desgrange et il se contentait de reprendre l’organisation des sorties d’Audax, l’annonçant seulement, sans se donner la peine de se justifier, comme si pour lui, l’A.C.P.
n’existait pas plus que L’Écho des Sports.
Si Desgrange avait répondu aux demandes de l’A.C.P., peut-être y aurait-il eu un accord et, indépendamment des sorties d’Audax, des sorties à allure libre auraient peut-être eu lieu sous contrôle de L’Auto…

Jacques Marchand, journaliste spécialiste de cyclisme, a écrit : « Il est curieux de noter que dans ses réussites, Henri Desgrange a rarement la bonne idée le premier. Ce sont le plus souvent ses collaborateurs qui la lui ont soufflée et sa réaction immédiate a plutôt été de la critiquer et de s’en méfier. […] Desgrange, d’abord réticent par principe, rabroue successivement Lefèvre [et son idée de créer le Tour de France], Steinès [et son idée d’introduire la haute montagne dans le Tour de France] et beaucoup d’autres – il en était ainsi de son caractère et il entretenait de cette façon son autorité – finissant par donner suite et consistance à leurs innovations, en les marquant de son empreinte personnelle, parce qu’il les adaptait à ses conceptions et les réglementait. »
Nul ne sait si Desgrange a eu l’idée ou l’envie d’organiser des randonnées de 200 km à allure libre, mais il a d’abord combattu cette façon de voir les choses qui n’était pas la sienne. Il use alors de son comportement habituel, mais différence notable, il n’est pas le supérieur hiérarchique des membres de l’A.C.P. et ceux-ci, choqués par cet excès d’autorité, peuvent quitter le navire et appliquer rapidement leur idée hors de son contrôle.
Au verso des cartes de route, le règlement complet pour les randonnées de 200, 300 et 400 km est imprimé. Il mentionne qu’à partir du 2 juin 1921 (date de l’Assemblée Générale de l’A.C.P., donc moins d’un mois après la rupture avec L’Auto), l’A.C.P. organisera des randonnées à allure libre pour l’obtention du brevet de « Randonneur Français ». Fort de son expérience passée, un ancien employé de Desgrange à L’Auto (Steinès, voire Breyer) a pu suggérer qu’il fallait faire vite pour ne laisser à Desgrange ni le temps de réaliser que l’idée des randonnées à allure libre pouvait être bonne, ni le temps d’en profiter pour la confisquer à son profit.
Il est intéressant de noter que l’article 6 § 3 du règlement précise que, « si les organisateurs le jugent nécessaire, une randonnée de 200 km pourra s’effectuer en peloton, avec capitaine de route, à 18km/h. » Un souvenir des pelotons d’Audax ?

Carte de route de la randonnée de 200 km permettant l’obtention du brevet de Randonneur Français (Étienne Vizy, le 16 septembre 1923). Au verso, le règlement complet pour les 200, 300 et 400 km. Médailles des brevets de 300 km (n°194 : Blanche Coquelet, le 7 juin 1925) et 400 km (n°55 : Léon Coquelet, le 26 juin 1927).

Le 11 septembre 1921, la première randonnée de 200 km de l’A.C.P.


L’A.C.P. a retrouvé les récits de deux participants à la première randonnée de 200 km à allure libre organisée par l’A.C.P. le 11 septembre 1921. Ce premier brevet randonneur inaugure une très longue série qui se poursuit de nos jours. Voici le lien pour vivre cet événement :
https://www.audax-club-parisien.com/2021/04/02/comptes-rendus-du-premier-brevet-randonneur-libre-de-1921/

Carte de route de la randonnée de 200 km permettant l’obtention du brevet de Randonneur Français (Étienne Vizy, le 16 septembre 1923). Au verso, le règlement complet pour les 200, 300 et 400 km. Médailles des brevets de 300 km (n°194 : Blanche Coquelet, le 7 juin 1925) et 400 km (n°55 : Léon Coquelet, le 26 juin 1927).

Principales sources consultées
Gaston Clément. Troisième championnat de la bicyclette polymultipliée. La Revue du Touring Club de France,
n°325, juillet 1921, p. 232-236.
Gaston Clément. « Historique de l’Audax Club Parisien » et « Les Grandes Randonnées, 200, 300, 400
kilomètres » in : Les Cyclotouristes de Paris- Audax Club Parisien. Vingt ans de Cyclotourisme, 1904-1924.
Annuaire A.C.P. 1925.
Alain Collongues. Comptes-rendus du premier brevet randonneur libre de 1921. Site internet de l’A.C.P., 2021.
https://www.audax-club-parisien.com/2021/04/02/comptes-rendus-du-premier-brevet-randonneur-libre-de-1921/
Bernard Déon. 1904-1974. Le petit livre jaune des Audax. Un résumé des faits saillants de leur histoire. Union
des Audax Français éd., 1974.
Bernard Déon. Un siècle de brevets d’Audax Cycliste (1904-2004). B. Déon éd., Ravières, 2006.
Raymond Henry. Histoire du cyclotourisme, 1865-1939, 1ère partie. FFCT, Ivry-sur-Seine, 2010.
Jacques Marchand. Les défricheurs de la presse sportive. Atlantica, Biarritz, 1999.
Philippe Marre. Vélocio et ses amis. in : L’En-Cycle-Opédie, Jean Durry et ses amis, Edita, Lausanne, 1982.
Gaston Meyer. Les tribulations d’un journaliste sportif. J.C. Simoën, Paris, 1978.
André Rabault. Le brevet de randonneur français a 50 ans. Le Cycliste, n°776, avril-mai 1971, p. 118-119.
Roland Sauvaget. Matériaux et souvenirs pour une histoire de la Fédération Française de Cyclo-Tourisme.
Autoédition, Yzeure, 2000.
Edouard Seidler. Le sport et la presse. Armand Colin, Paris, 1964.
Jacques Seray et Jacques Lablaine. Henri Desgrange, l’homme qui créa le Tour de France. Ed. Cristel, Saint-
Malo, 2006
Pascal Sergent. Encyclopédie illustrée des coureurs français depuis 1869. De Ecloonaere, Ekloo, 1998.
Sur Gallica, le site internet de la BNF, on peut consulter :
L’Auto des 8 et 12/5/1921 à l’adresse https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4628547d/f1.item
L’Écho des Sports de mai 1921 à l’adresse https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k95851071.item
La Revue du Touring Club de France à l’adresse https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34350058s/date1921.liste

Tous mes remerciements à Alain Collongues et à Jean-Gualbert Faburel (A.C.P.) pour les informations qu’ils
m’ont transmises sur les participants aux premiers brevets randonneurs, ce qui a permis entre autres
l’identification des cyclos ayant reçu les deux médailles présentées.
Les documents montrés ici font partie de ma collection.

Alain Bouchet
CycloTouristes Châtelleraudais

Mai 2021

N.D.L.A. : Dans les comptes rendus du comité de l’A.C.P. de la période juin – octobre 1921, Alain Collongues a entre autres découvert que l’A.C.P., pour éviter toute tentative de récupération, avait envisagé de déposer le titre de « Randonneur » mais que cela n’a pas pu se faire en raison d’une récente modification de la législation ; et pour bien montrer que les brevets de Randonneurs Français ne sont pas des courses, le brevet n°1 n’a pas été attribué en fonction du temps réalisé, mais il a été attribué à Émile Auger, premier participant enregistré sur la liste des inscrits. (06/06/2021)

Lien vers l’article original : https://ctc-chatellerault.clubeo.com/actualite/2021/05/23/il-y-a-100-ans-mai-1921-le-mois-a-l-origine-des-brevets-randonn.html